Pourquoi la loi “mannequin” ne va (presque) rien changer

Enfin ! Il sera non seulement désormais obligatoire d’accompagner les photographies à usage commercial de la mention photographie retouchée lorsque l’apparence corporelle des mannequins a été modifiée par un logiciel de traitement d’image mais les mannequins devront se doter d’un certificat médical délivré par la médecine du travail pour pouvoir exercer. Les deux décrets d’application de la Loi Marisol Touraine (ou « loi mannequin ») avaient jusque-là eu du mal à voir le jour.

La très relative efficacité du contrôle de l’IMC

Le point le plus marquant de la loi pour le grand public reste le certificat médical nécessaire aux mannequins pour pratiquer leur métier. Il sera désormais délivré par la médecine du travail « dans le cadre des visites d’information et de prévention ou des examens médicaux d’aptitude » prévus par le Code du travail, détaille un arrêté, également publié vendredi. Valable deux ans maximum, il attestera « que l’état de santé global de la personne (…), évalué notamment au regard de son indice de masse corporelle, lui permet l’exercice de l’activité de mannequin ».

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), une personne est considérée comme maigre lorsque son indice de masse corporelle (IMC, qui correspond au rapport entre poids et taille) est inférieur à 18,5.

Mais l’IMC n’étant fondé que le rapport poids/taille, est-il réellement efficace de ne prendre que lui comme élément de preuve d’une maigreur excessive ? Après tout si l’on ne se fiait qu’à lui la totalité de l’équipe française de rugby serait considérée comme obèse…

 Des mesures plus strictes sur l’utilisation de Photoshop

Outre l’arrêté imposant un certificat médical, un décret oblige à mentionner « photographie retouchée » sur les images de mannequins dont la silhouette a été affinée ou épaissie par un logiciel informatique. Cette mention sera obligatoire à partir du 1er octobre 2017. Elle concerne les photographies « insérées dans des messages publicitaires » dans la presse, sur des affiches, sur internet ou encore dans les catalogues et prospectus, précise le décret.

Le non-respect de cette obligation sera puni d’une amende de 37.500 €, montant pouvant être porté à 30 % des dépenses consacrées à la publicité (article L. 2133-2 du Code de la santé publique).

Cependant, comment ce contrôle sera effectué? L’Etat formera t-il des agents capables de surveiller , d’analyser et de signaler la présence non déclaré de retouches sur les photos de mannequins? Rien encore ne le dit.

Quand punira-t-on enfin les « donneurs d’ordre » ?

Ces mesures d’application étaient urgentes en ce que les troubles du comportement alimentaires touchent environ 600 000 jeunes en France (dont 40 000 anorexiques) et sont la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans après les accidents de la route. A l’étranger, Madrid avait d’ailleurs été la première capitale européenne à prendre des mesures, interdisant en septembre 2006 les mannequins en dessous d’un IMC de 18 au Pasarela Cibeles, grand rendez-vous de la mode madrilène.

Cependant, la loi vise-t-elle les bonnes personnes ? N’est-il pas trop simple de ne viser que les mannequins elles-mêmes et leurs agences qui ne font que respecter à la lettre les ordres donnés par les créateurs et leurs maisons ? N’est-il pas contre-productif d’interdire de travailler à des jeunes filles qui se font répéter à longueur de journée par les directeurs de casting qu’elles sont trop grosses quand on permet à un Karl Lagerfeld d’enchaîner les remarques déplacées sur les femmes faisant plus d’une taille 0 ?

L’Assemblée nationale avait par ailleurs supprimé du projet de loi santé, le délit d’incitation à la maigreur excessive. Cette mesure avait été introduite en avril par un amendement par le gouvernement qui souhaitait s’attaquer aux sites censés faire l’apologie de la maigreur excessive. Dans le viseur des parlementaires à l’origine de la mesure, les sites « proana », sur lesquels des anorexiques échangent et présentent leur choix de vie.

L’objectif était de sanctionner l’incitation « à rechercher une maigreur excessive en encourageant des restrictions alimentaires prolongées ayant pour effet » d’exposer une personne « à un danger de mort ou de compromettre directement sa santé ». Ce délit était passible d’un an d’emprisonnement et de 10 000 euros d’amende.

Les parlementaires ont préféré supprimer ce délit, considérant qu’il amenait à une plus grande fragilisation encore des propriétaires de ces sites souvent elles-mêmes victimes d’anorexie mentale.

Mais ce délit n’aurait-il pas pu être utilisé contre d’autres personnes ? Pour prôner la maigreur doit-on obligatoirement passer par l’apologie directe et explicite de l’anorexie mentale ? L’incitation à la maigreur ne peut-elle pas être plus ambiguë et tout simplement passer par nos réseaux sociaux et ses stars aux millions d’abonnés ?

Auquel cas, de nombreux créateurs et autres influenceurs auraient pu se retrouver dans le champ d’application de ce délit. Quand les grandes maisons présentent des campagnes aux filles toujours plus jeunes et décharnées, quand les blogueuses se font de plus en plus maigres et se font payer pour vendre le mérite de tel thé drainant, n’y a-t-il pas là une incitation à la perte excessive de poids encore plus efficace que les sites proana ? Si ces derniers attirent des jeunes filles souvent déjà touchées par l’anorexie, les comptes Instagram des blogueuses mode sont fréquentées par des filles saines qui peuvent potentiellement finir par chercher à obtenir la ligne verticale (très) creuse du ventre d’Emily Ratajkowski ou les jambes toujours plus frêles de la très connue Chiara Ferragni.

Photo : Le Monde.fr 17.12.2015

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